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Desert Hearts : le film lesbien fondateur de Donna Deitch

| Kyrian Malone | Films Lesbiens

Desert Hearts, film lesbien de Donna Deitch avec Helen Shaver et Patricia Charbonneau

En 1985, une cinéaste vend sa maison pour financer une histoire d'amour entre deux femmes que personne ne veut produire. Desert Hearts sort l'année suivante et fait basculer quelque chose : pour la première fois, le désir lesbien n'est ni puni, ni caché, ni présenté comme une maladie. Quarante ans plus tard, le film de Donna Deitch reste une matrice du cinéma saphique. Voici son histoire, son casting, le roman dont il s'inspire et la façon dont il continue d'être vu.

📅 Sortie : Locarno 1985, sortie américaine mars 1986
🎬 Réalisation : Donna Deitch
✍️ Scénario : Natalie Cooper, d'après Desert of the Heart de Jane Rule (1964)
👥 Avec : Helen Shaver, Patricia Charbonneau, Audra Lindley
🎞️ Image : Robert Elswit
⏱️ Durée : 1h36
🔥 Pourquoi le voir : le premier long métrage à filmer une romance lesbienne heureuse, écrit et réalisé par une femme

De quoi parle Desert Hearts ?
Desert Hearts raconte l'histoire de Vivian Bell, professeure de lettres venue à Reno en 1959 pour divorcer, qui tombe amoureuse de Cay Rivvers, une jeune femme libre et assumée. Adapté du roman de Jane Rule, le film de Donna Deitch est considéré comme le premier à montrer une relation lesbienne sans la sensationnaliser.

Sommaire

Le film qui a refusé de faire du lesbianisme un drame

Desert Hearts est régulièrement décrit comme le premier long métrage de fiction à avoir "dé-sensationnalisé" l'homosexualité féminine. Avant lui, les personnages lesbiens de cinéma finissaient le plus souvent seuls, fous ou morts. Donna Deitch fait le choix inverse : une romance traitée comme n'importe quelle grande histoire d'amour, avec deux héroïnes de plein droit et un regard qui ne juge pas.

Le critique Gene Siskel, dans le Chicago Tribune, salua à la sortie une "narration élégante" capable d'accomplir "ce que la société n'avait pas réussi : dé-sensationnaliser le lesbianisme". L'historien Vito Russo, dans son étude The Celluloid Closet, soulignait que le refus de Deitch de centrer son film sur la réaction du monde hétérosexuel changeait tout dans la manière dont le public percevait la relation.

Reno, 1959 : un divorce et une rencontre

L'intrigue tient dans une situation simple. Vivian Bell, professeure de lettres à l'université Columbia, débarque à Reno, dans le Nevada, pour y établir la résidence de six semaines exigée à l'époque avant un divorce rapide. Elle loge dans un ranch tenu par Frances Parker, qui accueille des femmes en instance de séparation.

Là, Vivian Bell croise Cay Rivvers, sculptrice fantasque qui travaille comme caissière dans un casino et n'a jamais caché ses relations avec des femmes. L'attirance s'installe lentement, contre la réserve de Vivian et la jalousie de Frances, qui a élevé Cay et redoute de la perdre. Une virée à l'aube vers Pyramid Lake, un baiser, puis une nuit d'hôtel : le film prend son temps pour raconter comment une femme corsetée se laisse enfin exister.

Autour d'elles gravitent Silver, la meilleure amie et collègue de Cay dont le mariage rythme le récit, et Darrell, le patron possessif que Cay quitte parce qu'elle était, dit-elle, "attirée par son attirance" pour elle. Au mariage de Silver, Cay tente de se réconcilier avec Frances en lui empruntant ses propres mots : Vivian, dit-elle, "a tendu la main et passé une guirlande de lumières autour de mon coeur", reprenant la formule que Frances employait pour raconter comment elle était tombée amoureuse du père de Cay. Le film avance par petites touches plutôt que par coups d'éclat.

Donna Deitch : six ans pour financer un film de femmes

Derrière la douceur de l'histoire, il y a un combat de production. Donna Deitch cherche dès 1979 une romance lesbienne "grand public, hors du cadre militant". Elle met près de quatre ans à réunir le budget de 1,5 million de dollars, avec une bourse de 20 000 dollars du National Endowment for the Arts et la vente de parts à 15 000 dollars à des investisseurs particuliers. Le plus gros groupe d'investisseurs ? Des femmes lesbiennes et féministes de plusieurs villes américaines. Deitch finit par vendre sa maison pour boucler le financement.

Son aveu, donné au Guardian en 1991, résume l'époque : "À San Francisco, je l'ai vendu comme de la politique. À New York comme de l'art. À Los Angeles, je les ai convaincus que ce serait un succès au box-office."

💡 Le saviez-vous ? Pour réunir les 1,5 million de dollars du film, Donna Deitch a organisé des soirées de levée de fonds et publié une lettre d'information à ses investisseurs pendant des années. Le plus gros groupe d'investisseurs était composé de femmes lesbiennes et féministes ; le plus gros investisseur individuel, lui, était un homme gay.

Reno, capitale américaine du divorce

Le décor n'est pas anodin. Dans les années 1950, le Nevada permettait d'obtenir un divorce rapide à condition d'y résider six semaines. Reno était ainsi devenue une destination où des femmes venaient attendre la fin de leur mariage, souvent regroupées dans des ranchs d'accueil. C'est ce dispositif très réel que le film transforme en huis clos sentimental : un sas, hors du quotidien, où Vivian Bell peut se laisser surprendre par ce qu'elle ressent. Tourné pour 1,5 million de dollars, le film en rapporta environ 2,5 millions aux États-Unis et au Canada, un résultat honorable pour une production indépendante de cette ampleur.

Un tournage à Reno en 31 jours

Faute de moyens, le film est tourné en décor réel à Reno en 31 jours, parfois deux scènes par jour, sans place pour les reprises. Louer un vrai casino étant exclu, l'équipe habille une pièce d'un hôtel abandonné pour figurer la salle de jeu. La direction de la photographie est assurée par Robert Elswit, futur chef opérateur oscarisé.

La scène d'amour, tournée à deux personnes dans la pièce

La scène intime entre les deux héroïnes, devenue célèbre, a été tournée l'avant-dernier jour, avec pour seuls témoins le chef opérateur Robert Elswit et un perchman. La société de distribution, The Samuel Goldwyn Company, réclama de la raccourcir ; Donna Deitch refusa. Helen Shaver la qualifia plus tard de "profondément intime". Deitch devint ainsi la première réalisatrice lesbienne dont une scène d'amour entre femmes fut montrée à un large public en salle.

Helen Shaver et Patricia Charbonneau : deux actrices qui ont osé

Trouver des comédiennes prêtes à jouer ces rôles ne fut pas simple : beaucoup refusèrent même de passer l'audition. Patricia Charbonneau fut la première engagée ; c'était son premier film. Donna Deitch repéra immédiatement l'alchimie entre elle et Helen Shaver. Le contrat liant les deux actrices les obligeait à tourner la scène d'hôtel sans doublure.

Helen Shaver hésita longuement avant d'accepter le rôle de Vivian Bell, qu'on lui présentait comme un risque pour sa carrière. Donna Deitch raconte l'avoir convaincue au téléphone en refusant de raccrocher avant d'obtenir un oui. Shaver expliqua plus tard ce qui l'avait décidée : "J'avais toujours voulu porter un film. Maintenant, même si je n'en tourne jamais d'autre, je l'ai fait. Pour la première fois, j'ai le sentiment d'avoir accompli une oeuvre complète à l'écran." Elle remporta le Léopard de bronze d'interprétation au Festival de Locarno 1985, et Patricia Charbonneau fut nommée aux Independent Spirit Awards. Vingt ans après la sortie, Donna Deitch découvrit que les agents des deux actrices leur avaient prédit que le film ruinerait leur carrière.

Du roman de Jane Rule à l'écran

Desert Hearts adapte Desert of the Heart, roman publié en 1964 par l'écrivaine canadienne Jane Rule. La scénariste Natalie Cooper s'éloigne du livre : les héroïnes changent de nom (Evelyn Hall devient Vivian Bell, Ann Childs devient Cay Rivvers), des intrigues secondaires disparaissent et la scène d'amour est rendue explicite. Jane Rule décrivit le film comme "joliment simplifié".

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Ce qu'en a dit la critique

À sa sortie, l'accueil fut partagé. Dans le New York Times, Vincent Canby jugea le scénario "sans imagination" et les personnages trop peu incarnés, tout en concédant au film une sincérité qui lui valait "un A pour la tenue". À l'inverse, Gene Siskel, dans le Chicago Tribune, lui accorda trois étoiles et demie sur quatre, vantant des "interprétations complètes" et une "scène d'amour authentiquement tendre et érotique".

Roger Ebert, dans le Chicago Sun-Times, salua la simplicité et la franchise du film et la force inattendue de ses scènes romantiques. Au Washington Post, Paul Attanasio parla d'une oeuvre "étonnamment soignée et nuancée", touchant "quelque chose de l'amour que peu de films laissent même entrevoir". L'universitaire Camille Paglia, qui dit avoir vu le film onze fois en salle, compara la prestation de Patricia Charbonneau à la Rosalind de Shakespeare. Avec le temps, le consensus a basculé du côté de la reconnaissance.

Une fin qui refuse la tragédie

La dernière scène est restée célèbre. Une fois son divorce prononcé, Vivian Bell monte dans le train pour New York ; Cay Rivvers, qui refuse de quitter le Nevada, saute au dernier moment dans le wagon, acceptant de l'accompagner au moins jusqu'à la prochaine gare. En 2013, The Guardian rangea ce final parmi les dix scènes les plus romantiques du cinéma et y vit "une relecture subversive des fins hollywoodiennes". L'ouverture, plutôt que le verdict, était à elle seule un geste politique.

Une restauration 4K et un statut de classique

Dès 1985, le film avait fait ses premiers pas en festival : présenté à Telluride et au Festival international du film de Toronto en septembre, il fut aussi, en 1986, le seul film lesbien retenu parmi neuf titres au tout premier London Lesbian and Gay Film Festival. Longtemps confidentiel ensuite, Desert Hearts a été restauré en 4K par la UCLA Film & Television Archive et la Criterion Collection, avec Janus Films, l'Outfest UCLA Legacy Project et le Sundance Institute. La nouvelle copie a été présentée au Festival de Sundance 2017, supervisée par le chef opérateur Robert Elswit, avant une ressortie en salle par Janus Films. Sur Metacritic, le film obtient un score de 67 sur 100, indiquant des critiques globalement favorables.

Le film a depuis accumulé les distinctions de mémoire. Outfest l'a classé parmi les "25 films qui ont changé nos vies", il figure dans les sélections des films LGBTQ les plus importants d'IndieWire et d'Autostraddle, et obtient 77 % d'avis favorables sur Rotten Tomatoes. L'actrice Jane Lynch a confié n'avoir "jamais vu à l'écran une passion et un désir aussi réels entre deux femmes".

Une place à part dans le cinéma saphique

Là où des films antérieurs traitaient l'homosexualité féminine par l'angoisse, comme The Children's Hour, ou l'effleuraient avant de l'abandonner, comme Personal Best, Desert Hearts l'aborde avec tendresse et sans culpabilité. Le critique Michael Musto le notait dès la sortie dans la Saturday Review. C'est cette différence de regard qui lui a valu, après coup, une postérité solide.

En 2002, le film figurait parmi les nommés de la liste de l'American Film Institute des plus grandes histoires d'amour du cinéma. Une copie 35 mm d'origine a été confiée à la UCLA Film & Television Archive pour la préservation du cinéma LGBT. Pour beaucoup de spectatrices, comme le résumait le Lesbian Film Guide, ce fut "le film que beaucoup de lesbiennes avaient attendu toute leur vie".

Sa descendance se lit dans tout le cinéma saphique qui a suivi, du romanesque La Belle Saison à la Palme d'or La Vie d'Adèle, jusqu'à des récits plus pop comme Girls Like Girls.

Une romance entre égales

Ce qui frappe encore, c'est la façon dont le film traite ses deux héroïnes à parité. La critique Amanda Lipman, dans City Limits, soulignait que l'une des différences majeures avec la plupart des romances hétérosexuelles tenait justement à "l'égalité avec laquelle le film traite chacun de ses deux personnages centraux". Ni l'une ni l'autre n'est réduite à un rôle d'objet ou de faire-valoir : Vivian Bell et Cay Rivvers avancent comme deux sujets de désir, à égalité.

L'historien Vito Russo, dans The Celluloid Closet, voyait là tout le geste de Donna Deitch : en refusant de faire de la réaction du monde hétérosexuel le sujet du film, elle changeait la manière dont le public percevait la relation. Le magazine Curve est allé jusqu'à décrire Desert Hearts comme "sans doute le premier long métrage doté de personnages féminins pleinement incarnés qui s'attirent l'une l'autre sans que cette attirance soit contestée par un homme". C'est ce déplacement de regard, plus que l'audace d'une scène, qui fait du film un point de bascule.

La bande annonce

Où voir Desert Hearts

Desert Hearts circule aujourd'hui surtout via la copie restaurée Criterion : il est disponible en VOD à l'achat et à la location sur les principales plateformes, et en DVD / Blu-ray dans l'édition Criterion. La disponibilité en streaming par abonnement varie selon les pays et les fenêtres de diffusion ; le plus fiable reste de vérifier les offres françaises du jour sur un comparateur comme JustWatch (lien en Sources).

Note de la rédaction : ★★★★☆
Un film d'une simplicité désarmante, parfois daté dans sa forme, mais d'une justesse rare sur le désir et le droit de choisir sa vie. Sa valeur historique, doublée d'une vraie tendresse, en fait un passage obligé pour qui veut comprendre d'où vient le cinéma lesbien contemporain.

Questions fréquentes sur Desert Hearts

Desert Hearts est-il tiré d'une histoire vraie ?
Non. Le film adapte un roman de fiction, Desert of the Heart, publié par Jane Rule en 1964. L'histoire de Vivian Bell et Cay Rivvers est inventée, même si elle s'ancre dans une réalité sociale précise : les divorces express obtenus à Reno dans les années 1950.

Qui réalise Desert Hearts ?
La réalisatrice américaine Donna Deitch. C'était son premier long métrage de fiction. Elle a mis près de six ans à le porter à l'écran, finançant le projet en partie auprès d'investisseuses lesbiennes et féministes.

Qui joue dans Desert Hearts ?
Helen Shaver incarne Vivian Bell et Patricia Charbonneau joue Cay Rivvers. Audra Lindley complète le trio principal dans le rôle de Frances Parker, la tenancière du ranch.

La fin de Desert Hearts est-elle heureuse ?
Oui, ou du moins ouverte. Cay Rivvers rejoint Vivian Bell dans le train au dernier instant, sans promesse définitive mais sans rupture. Ce refus de la fin tragique, rare pour un film lesbien de l'époque, fait partie de ce qui a marqué le public.

Pourquoi Desert Hearts est-il considéré comme important ?
Parce qu'il est tenu pour le premier long métrage de fiction grand public à présenter une romance lesbienne de façon positive, écrit et réalisé par une femme. Il a ouvert la voie à un cinéma saphique qui ne fait plus du désir féminin un sujet de scandale.

Desert Hearts a-t-il une suite ?
Pas à ce jour. En 2016, Donna Deitch a annoncé chercher des financements pour une suite située à New York pendant le mouvement de libération des femmes, mais aucun film n'a vu le jour depuis cette annonce.

📌 À retenir
Desert Hearts est le premier long métrage de fiction grand public à filmer une romance lesbienne heureuse, écrit et réalisé par Donna Deitch. Adapté du roman de Jane Rule, tourné à Reno en 31 jours après six ans de bataille pour le financer, il porte Helen Shaver et Patricia Charbonneau et refuse la fin tragique. Restauré en 4K par Criterion, il reste une porte d'entrée essentielle dans le cinéma saphique.

Sources


Kyrian Malone autrice de romances lesbiennes
À propos de l'autrice
Kyrian Malone
Kyrian Malone écrit des romances lesbiennes depuis 2006. Elle a d'abord créé le site Slayers' Time, puis ST Editions, fondé fin 2008. Son univers se destingue par ses héroïnes complexes et les zones grises de la psychologie humaine.
Du thriller au post-apo, du drame historique à la rom-com cynique, son catalogue traverse les genres sans se détourner de la même obsession : la psychologie des liens entre femmes. Parmi ses cycles les plus lus, "The Underworld Chronicles", "Loving Clarke" - récit semi-biographique sur l'autisme au féminin - et la saga des "Madame Queen". 
Depuis 2008 Romances lesbiennes Multivers assumés Slow burn et zones grises Édition LGBTQ+
Plus de 100 romans WLW publiés au cœur de la fiction lesbienne francophone.
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